
On commence enfin à reconnaître le génie de Waterhouse qu'une exposition récente au musée de Montréal a permis de redécouvrir. Sa Juliet, celle de Shakespeare évidemment, fut exposée en 1898, alors que le peintre était déjà reconnu. L'influence préraphaélite est patente ici comme dans l'ensemble de son oeuvre : elle se manifeste non seulement dans le choix des sujets mais aussi dans cette façon de fixer (voire figer) une scène.
Juliette semble ici arrêtée, comme suspendue en un bref moment de méditation. Que faire? Roméo s'est exilé, elle même doit épouser un homme qu'elle n'aime pas. Elle se rend chez le frère Laurent mais, est-ce la bonne décision?
Le décor, plus vénitien que véronais, cerne l'héroïne, qui probablement longe l'Adige, dans la pierre. Il n'y a plus d'horizon pour Juliette qui de surcroît semble vouloir aller à contre courant - le courant du destin?
Le peintre a manifestement su rendre sa jeunesses et sa beauté : les traits sont fins, l'oeil rêveur, la bouche délicatement ourlée, la chevelure opulente est retenue par un mince cerceau doré élégant et l'héroïne tient à la main un "collier bleu" (sous-titre du tableau) - on aimerait y voir un présent de Roméo - l'objet occupe le centre du tableau et forme un angle qui s'oppose à la convergence des lignes de force vers lesquelles s'oriente la pierre. On en déduira aisément une lecture symbolique qui opposerait amour et traditions patriarcales mais il nous faudrait davantage d'éléments historiques pour étayer une telle hypothèse.
Juliette est à la fois élégante et fragile, la coupe de la robe renvoie évidemment à l'univers médiéval, la symbolique des couleurs à l'histoire. Le rouge des manches tranche sur le blanc virginal. Juliette n'est plus vierge (d'où ce rouge emblématique du désir) et ce moment de solitude a lieu après la scène qui a opposé Juliette à ses parents, après la scène durant laquelle Juliette s'est rendue compte que même sa confidente la nourrice, la lâchait. Elle est désormais seule face à son destin, seule face à la mort; le ciel lui même semble improbable : noter qu'il n'occupe qu'un espace restreint au dessus de la tête de Juliette.
Waterhouse s'avère donc un lecteur perspicace de Shakespeare, en représentant Juliette seule, il comprend qu'elle est la véritable héroïne de la pièce, c'est effectivement elle qui affronte l'ordre des pères. En la figeant dans un univers de pierre il préfigure son destin et oppose de façon expressive la vie du corps, et sa fragilité, à l'éternité minérale qui symbolise les lois ancestrales : la ville n'a-t-elle pas été construite par ces hommes qui maintenant imposent leurs lois?
1 commentaires:
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