mercredi 21 décembre 2011

Théophile Gautier pour l'école des lettres


Curieux comme les souvenirs littéraires sont trompeurs! J'avais gardé de Mademoiselle de Maupin, le goût d'un roman de cape et d'épée et totalement occulté les longs bavardages de d'Albert sur l'ennui, l'esprit des femmes ou le théâtre fantastique. L'humour de Gautier m'avait totalement échappé et j'ai dû prendre au sérieux (à quinze ans) ce jeune romantique qui, à une vitesse vertigineuse, s'éloignait pourtant de ses confrères, enfants du siècle phtisiques et mélancoliques.

Travailler sur Gautier aura donc été un plaisir, le relire aussi, Le Capitaine Fracasse est indéniablement son chef d'oeuvre. Ce qui me rappelle les bribes d'un dialogue dans ma librairie préférée (Gwalarn).
" Employé curieux. - Théophile Gautier?
Moi. - Oui...
Employé curieux - C'est pas lui qui faisait partie du club des hachichépaquoi?
Moi - Si, si!
Employé curieux - Il fumait quoi?
L'un des patrons, en proie à une soudaine illumination- Ben oui! D'où le Capitaine fracasse!"
Rires...
Désolé, il manque le ton.

Pour ce numéro deux articles :
L'un sur l'auteur de roman historique où j'exploite quelques extraits du Capitaine Fracasse, de Mademoiselle de Maupin et du Roman de la Momie et l'autre où je propose une étude de Mademoiselle de Maupin qui ne révélera sans doute pas tous ses charmes aux élèves de quatrième mais amusera et stimulera les lycéens qui se laissent prendre au jeu de l'histoire des arts.

L'article sur le roman historique développe une analyse d'une intéressante gravure de Fernand Siméon dont j'ai découvert l'existence grâce aux libraires de la librairie d'occasion Voyelles - que je remercie pour leur enthousiasme, leur gentillesse et les prix modérés qu'elles ont coutume de pratiquer.

lundi 19 décembre 2011

When you are old... de Yeats

Jack Yeats, High Spring tide.
Avec cette paraphrase de Ronsard, Yeats compose un poème émouvant tout en déplaçant le perspective, le carpe diem devient secondaire et le poète veut privilégier l'expression de la sincérité ainsi qu'une vision mystique de l'amour qui, égaré dans les étoiles, persiste au delà de la mort.

When you are old and gray and full of sleep,
And nodding by the fire, take down this book,
And slowly read, and dream of the soft look
Your eyes had once, and of their shadows deep;


How many loved your moments of glad grace,
And loved your beauty with love false or true,
But one man loved the pilgrim soul in you,
And loved the sorrows of your changing face;


And bending down beside the glowing bars,
Murmur, a little sadly, how Love fled
And paced upon the mountains overhead
And hid his face among a crowd of stars.

Yeats, The Rose, 1893.

Quand vous serez vieille, grise, en proie au sommeil
La tête tremblotant au-dessus du foyer, ouvrez ce livre
Et lentement, lisez : vous rêverez au doux regard
Qu'avaient autrefois vos yeux, à leurs ombres profondes;

Combien vous aimèrent en ces instants de grâce heureuse,
Combien aimèrent votre beauté d'un amour factice ou véritable
Mais un homme aima votre âme en son pèlerinage,
Un homme aima jusqu'aux chagrins sur votre visage changeant;

Alors, penchée sur les braises rougeoyantes,
Murmurez un peu tristement comment l'Amour s'enfuit,
Pour franchir les montagnes, au-dessus de nous
Et dissimuler son visage dans la foule des étoiles.

trad. S. Labbe

lundi 17 octobre 2011

I'm happiest when most away

I'm happiest when most away
I can bear my soul from its home of clay
On a windy night when the moon is bright
And the eye can wander thru worlds of light -

When I am not and none beside -
Nor earth nor sea nor cloudless sky -
But only spirit wandering wide
Through infinite immensity.

C'est lorsque je peux projeter mon âme, loin,
Bien au delà de sa maison d'argile, que je suis la plus heureuse
Quand, par une nuit venteuse, la lune est claire
Et que l'oeil embrasse des mondes de lumière -

Quand je ne suis plus et qu'il n'est rien alentour -
Ni terre, ni mer, ni ciel sans nuage -
Qu'un esprit grand ouvert et qui vogue
Dans l'immensité sans limite.

Emily Brontë, The complete poems, 1910.

trad. S. Labbe.

mercredi 14 septembre 2011

Article sur Le Livre de la jungle

Avec cette édition, l'école des loisirs a fusionné en un seul volume, les aventures de Mowgli disséminées au long des deux Livres de la jungle, écrits par Kipling lors de son séjour dans le Vermont. Puissent cette édition et l'exploitation didactique proposées faire redécouvrir une oeuvre trop souvent écartée sous prétexte d'une idéologie politiquement incorrecte. Je ne suis pas à même de trancher la question mais Kipling n'est pas Céline, et il est un immense écrivain, un classique dans tous les sens du terme qui, comme le suggérait Steiner nous lit, plus que nous ne le lisons.

1. Situation du recueil par rapport à la biographie de Kipling;
2. Lecture analytique d'un passage clé : l'adoption de Mowgly par les loups de Seonnee;
Une séance de langue sur les valeurs du présent et qui ne figure pas dans la version papier est proposée sur le site;
3. La Loi de la Jungle dans "La Chasse de Kaa".
4. Entrainement à l'expression écrite;
5. "Comment vint la crainte", un conte étiologique;
6. Lecture d'image : l'illustration de couverture d'Henri Deluermoz;
7. "L'Ankus du roi", un récit initiatique;
8. Le thème de l'enfant sauvage : lecture analytique de l'album de Mordicai Gerstein, L'enfant sauvage;
9. Le personnage de Mowgli;
10. Sujet type brevet corrigé.

lundi 11 juillet 2011

La Juliet de Waterhouse

On commence enfin à reconnaître le génie de Waterhouse qu'une exposition récente au musée de Montréal a permis de redécouvrir. Sa Juliet, celle de Shakespeare évidemment, fut exposée en 1898, alors que le peintre était déjà reconnu. L'influence préraphaélite est patente ici comme dans l'ensemble de son oeuvre : elle se manifeste non seulement dans le choix des sujets mais aussi dans cette façon de fixer (voire figer) une scène.
Juliette semble ici arrêtée, comme suspendue en un bref moment de méditation. Que faire? Roméo s'est exilé, elle même doit épouser un homme qu'elle n'aime pas. Elle se rend chez le frère Laurent mais, est-ce la bonne décision?
Le décor, plus vénitien que véronais, cerne l'héroïne, qui probablement longe l'Adige, dans la pierre. Il n'y a plus d'horizon pour Juliette qui de surcroît semble vouloir aller à contre courant - le courant du destin?
Le peintre a manifestement su rendre sa jeunesses et sa beauté : les traits sont fins, l'oeil rêveur, la bouche délicatement ourlée, la chevelure opulente est retenue par un mince cerceau doré élégant et l'héroïne tient à la main un "collier bleu" (sous-titre du tableau) - on aimerait y voir un présent de Roméo - l'objet occupe le centre du tableau et forme un angle qui s'oppose à la convergence des lignes de force vers lesquelles s'oriente la pierre. On en déduira aisément une lecture symbolique qui opposerait amour et traditions patriarcales mais il nous faudrait davantage d'éléments historiques pour étayer une telle hypothèse.
Juliette est à la fois élégante et fragile, la coupe de la robe renvoie évidemment à l'univers médiéval, la symbolique des couleurs à l'histoire. Le rouge des manches tranche sur le blanc virginal. Juliette n'est plus vierge (d'où ce rouge emblématique du désir) et ce moment de solitude a lieu après la scène qui a opposé Juliette à ses parents, après la scène durant laquelle Juliette s'est rendue compte que même sa confidente la nourrice, la lâchait. Elle est désormais seule face à son destin, seule face à la mort; le ciel lui même semble improbable : noter qu'il n'occupe qu'un espace restreint au dessus de la tête de Juliette.
Waterhouse s'avère donc un lecteur perspicace de Shakespeare, en représentant Juliette seule, il comprend qu'elle est la véritable héroïne de la pièce, c'est effectivement elle qui affronte l'ordre des pères. En la figeant dans un univers de pierre il préfigure son destin et oppose de façon expressive la vie du corps, et sa fragilité, à l'éternité minérale qui symbolise les lois ancestrales : la ville n'a-t-elle pas été construite par ces hommes qui maintenant imposent leurs lois?

samedi 9 juillet 2011

The organ swells, the trumpet sounds...

Voici un poème d'Emily Brontë, écrit, d'après Virginia Moore (l'une des ses biographes) à Low Hill, une école située non loin d'Halifax où elle devait enseigner au cours de l'année 1838. Il semble qu'Emily connut cette année-là des troubles d'ordre sentimentaux mais l'objet de ces désordres réduit tous ses biographes à d'incessantes conjectures.

The organ swells, the trumpet sounds,
The lamps in triumph glow;
And none of all those southands round
Regard who sleep below.

Those haughty eyes that tears should fill
Glance clearly, cloudlessly;
Those bounding breasts that grief should thrill
From thought of grief are free.

His subjects and his soldiers there
They blessed his rising bloom;
But none a single sigh can spare
To breathe above his tomb.

Comrades in arms, I've looked to mark
One shade of feeling swell,
As your feet stood above the dark
Recesses of his cell.

Le son de l'orgue s'élève, les trompettes retentissent,
Les lampes, triomphales, brillent;
Et nul, à l'entour, parmi ces milliers d'hommes,
Ne considère qui dort au-dessous d'eux.

Ces yeux hautains que les larmes devraient emplir
Reflètent la clarté, sans nuages
Ces seins rebondis que la douleur devrait étreindre
Échappent à la pensée même de la douleur.

Ses sujets et ses soldats, ici-même,
Ont béni la fleur de son ascension nouvelle;
Mais nul n'a seulement un soupir,
A exhaler sur sa tombe.

Frères en armes, j'ai cherché la marque,
L'ombre d'un regret,
Alors que vos pieds foulaient les ténèbres
De son cachot caverneux.

Le poème est cité dans la biographie de Virginia Moore, Gallimard, 1939.

Trad. S. Labbe.

Ill. Emily Brontë interprétée par I. Adjani dans le film d'A. Téchiné, 1979.

jeudi 7 juillet 2011

Interview de Malika Ferdjoukh

Transcription d'un entretien réalisé avec Malika Ferdjoukh en novembre 2010 :

L’ÉCOLE DES LETTRES. – J’ai lu, sur le site que Charline Bourdin consacre à Louisa May Alcott, que vous aviez envie d’adapter Orgueil et Préjugés, de Jane Austen. récemment, vous avez publié, dans la collection « Classiques abrégés » de L’École des loisirs, une traduction des Quatre Filles du docteur March. Vous êtes aussi l’auteur d’une série de romans pour la jeunesse intitulée Quatre soeurs. Y a-t-il une raison à cette fascination pour les fratries ?
MALIKA FERDJOUKH. – Je ne sais pas. Peut-être est-ce parce que je suis enfant unique? En réalité, je crois qu’il s’agit plus d’une raison d’ordre esthétique : les univers de ces romans sont des univers clos, où l’élément masculin n’intervient que de l’extérieur. Et j’aime le côté arrondi, circulaire, de ces oeuvres ; j’aime, en littérature, tout ce qui est fermé: les unités de temps, de lieu ; j’aime qu’il n’y ait qu’un seul décor, peu de personnages, et que les choses arrivent de l’extérieur. Mais il faut parvenir à ne pas être trop théâtral – c’est le pari, l’enjeu de mon travail. ...

Propos intéressants qui montrent, si besoin en était, la réflexion d'ordre esthétique qui anime les choix d'un romancier. On trouve aussi une magnifique illustration de ce principe de l'univers clos dans Sombres citrouilles, autre excellent roman de M. Ferdjoukh.

La suite de l'entretien sur : http://www.ecoledeslettres.fr/