dimanche 15 novembre 2009

Exaltation d'Ishtar


Achèvant l'adaptation de Gilgamesh, j'ai voulu intégrer à l'ouvrage la Descente aux enfers d'Ishtar, épisode touchant d'un mythe sans doute beaucoup plus vaste et qui fait écho à la douzième tablette des aventures de Gilgamesh. Ishtar, déesse de l'amour, de la guerre, représentée par la planète Venus, semble vouloir étendre son empire sur le territoire des morts mais l'opération n'est pas sans danger, ce que se chargera de lui rappeler sa soeur, la terrible déesse des enfers Ereshkigal. Effecruant des recherches sur le mythe j'ai déniché un ouvrage du Dr Contenau, conservateur, au Louvres, du département des antiquités babyloniennes dans les années trente-quarante. Sans doute l'ouvrage est-il dépassé mais il contient de passionnants traduction de textes akadiens dont la légende que je cherchais ainsi que cet "exaltation" d'Ishtar, d'une grande poésie :

...par le ciel, je vais!
Ishtar, la déesse du soir, c'est moi;
Ishtar, la déesse du matin, c'est moi,
Ishtar qui ouvre le verrou des cieux brillants...
Pour accomplir les présages je me lève, avec perfection je me lève
pour accomplir les présages de mon père Sin,
pour accomplir les présages de mon frère Shamash,
moi, mon père Nanna(r) m'a établie pour accomplir les présages, je me lève
dans les cieux brillants pour accomplir les présages!
Dans l'allégresse, je m'en fais gloire, dans l'allégresse je m'en fais gloire,
dans l'allégresse, moi, déesse, je marche tête haute!
Je suis Ishtar déesse du soir,
je suis Ishtar déesse du matin,
je suis Ishtar qui ouvre le verrou des cieux brillants, je m'en fais gloire;
les cieux je les apaise, la terre je l'apaise, je m'en fais gloire;
je suis celle qui apaise les cieux, je suis celle qui apaise la terre,
je m'en fais gloire!

G. Contenau, Le Déluge babylonien, Ishtar aux enfers, La tour de Babel, Payot, 1941.

mercredi 4 novembre 2009

Partout vont les routes... Tsvetaeva


Marina Tsvetaeva est une figure emblématique des tourments de l'entre-deux-guerres. En 1916, elle est l'épouse de Sergueï Efron, un jeune officier russe qui sert dans l'armée (et qui adoptera la cause des "blancs" en 1917) et la maîtresse de Mandelstam. Une enfance agitée, la maladie de sa mère lui ont ouvert les portes de l'Europe, elle parle italien, allemand et français et s'est familiarisée avec les milieux intellectuels et artistiques du vieux continent. Elle a publié en 1909 un premier recueil à compte d'auteur, Album du soir. Les années de guerre lui inspireront des poèmes à la tonalité sombre et lui permettront d'affirmer son style, un lyrisme lucide, à l'écart des modes et des courants. 1916, il lui reste vingt-cinq ans à vivre, et le plus terrible reste à venir. Comment une âme, telle que la sienne, éprise de poésie et de beauté pouvait-elle résister à la chape de plomb du stalinisme?

Partout vont les routes,
Dans la forêt, les déserts,
Tôt et tard.

Les hommes les empruntent
Les chariots aussi
Tôt et tard.

Les pieds des voyageurs
Piétinent le sable et l'argile,
Le silex et la boue...

Qui est pauvre au gré du vent ?
Chacun sur la grande route —
Est un prince travesti !

Les haillons se déchirent
Partout où le ciel est bleu,
Où le Seigneur est juge.

Dans les ornières
Les chaînes s'entrechoquent,
Les haillons se mélangent.

Ainsi, dans le désert terrestre,
Abandonnant les pâturages
Évitant les villages,

Mendient et règnent
Les princesses galériennes,
Les princes forçats.

Voilà nos routes qui se croisent ;
Comme un clou chasse l'autre.
Oh, l'heure est sombre, sombre.

Ce n'est pas moi avec toi,
Mais un malheur galérien, qui
Avec un autre se rencontre.

Tant pis ! Baise ma bouche,
Puisque Dieu ne t'a pas épargné
De moi, mon amour.

Sur la même route
Un chariot nous traînera tous —
Tôt ou tard.

5 avril 1916
Marina Tsvetaeva, Le ciel brûle, Poésie/Gallimard, trad. de Pierre Léon et Eve Malleret.

mercredi 28 octobre 2009

Le point noir

"Il est bon que l'homme connaisse la gloire [...] la gloire dont il est question ici est celle que connait l'être qui vit en harmonie avec l'élan vital et universel qu'il porte et qui le porte. Elle ne doit pas être confondue avec la notion dorgueil car elle en est l'opposé exact. [...] elle peut irradier une juste lumière." Ces propos de Guy Corneau (psychanalyste plutôt jungien) m'ont tout de suite fait penser à Nerval. Ironie tragique ou lucidité?

Le point noir

Quiconque a regardé le soleil fixement
Croit voir devant ses yeux voler obstinément
Autour de lui, dans l'air, une tache livide.

Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,
Sur la gloire un instant j'osai fixer les yeux :
Un point noir est resté dans mon regard avide.

Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,
Partout, sur quelque endroit que s'arrête mon oeil,
Je la vois se poser aussi, la tache noire !

Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !
Oh ! c'est que l'aigle seul - malheur à nous, malheur !
Contemple impunément le Soleil et la Gloire.

Nerval, Odelettes, 1853.

samedi 24 octobre 2009

Slim Harpo

A mon sens l'un des meilleurs harmoniciste du blues. L'encyclopédie d'Herzaft nous apprend que Slim Harpo, se nommait en réalité James Moore. Son histoire est celle de bien des bluesmen noirs des années 40, famille nombreuse à laquelle il faut prêter assistance, engagement dans le travail manuel très tôt et fascination pour la musique, incarnée généralement par une figure emblématique; dans le cas de notre futur Slim Harpo, ce sera Jimmy Reed. C'est en jouant du Jimmy Reed que Slim Harpo apprendra l'harmonica. S'il y a, de fait, une parenté entre les cadences de Slim Harpo et celles du vieux Jimmy, il faut convenir que l'élève a dépassé le maître. On a l'impression en l'écoutant d'être confrontés à l'essence même du blues; rythme obsédant, dépouillement des arrangements et les envolées aériennes de l'harmonica. Apparemment Slim avait le sens des affaires puisqu'il a investi son argent dans une compagnie de transports routiers qui marchait. Il mourra en France à l'âge de quarante-cinq ans d'une crise cardiaque. Les bons s'en vont, les mauvais restent - il a quel âge Johnny ? que même un petit cancer c'est pas ça qui l'arrête ! Alban, elle en est où ta cagnotte?
Pas de video du pauvre Slim, ci-dessous, l'un de mes titres préférés, "I'm a king bee", sur l'album du même titre dont la couverture figure ci-contre.


jeudi 8 octobre 2009

Lègère la brume qui, sur la colline...


1838, Emily Brontë travaille à Law Hill, près de Halifax, dans l'école de Miss Pratchett. L'école est au sommet d'une haute colline qui surplombe Halifax. Emily parcourt la campagne avec ses élèves. Une énorme bâtisse, High Sundeland, qu'elle découvre au cours des ses promenades lui inspirera le décor des Hauts de Hurlevent. Emily apprend aussi à monter à cheval comme sa future héroïne. Le séjour à Law Hill sera une période d'intense production littéraire, le cycle de Gondall (aujourd'hui perdu) s'étoffe. Mais Emily ne peut quitter trop longtemps Haworth et au printemps 1839, elle est de retour au foyer paternel. Elle est déjà hantée par nostalgie.

Mild the mist upon the hill

Mild the mist upon the hill
Telling not of storms tomorrow;
No, the day has wept its fill,
Spent its store of silent sorrow.

O, I'm gone back to the days of youth,
I am a child once more,
And 'neath my father's sheltering roof
And near the old hall door

I watch this cloudy evening fall
After a day of rain;
Blue mists, sweet mists of summer pall
The horizon's mountain chain.

The damp stands on the long green grass
As thick as morning's tears,
And dreamy scents of fragrance pass
That breathe of other years.

Emily Brontë, Poèmes, Gallimard, 1963.


Légère, la brume qui, sur la colline
N’annonce nul lendemain d’orage
Non, le jour a pleuré tout son saoul,
Dépensé ses réserves de secrète affliction.

Oh, me voici revenue aux jours de ma jeunesse,
Me voici de nouveau une enfant ;
Et à l’abri du toi paternel,
De l’entrée du vieux manoir,

J’observe à la nuit tombante, les nuées
Après un jour de pluie :
Brumes bleus, tendre voile des brumes d’été
A l’horizon des chaînes de montagnes.

L’humidité imprègne la longue herbe verte
Pesantes larmes matinales ;
Les effluves, les senteurs passent en rêve,
Souffles des années d’autrefois.

Trad. S. Labbe

Illustration : Les Hauts de Hurlevent par Yann et Edith, Delcourt.

dimanche 4 octobre 2009

Le Carreau d'Alain Grandbois

On aurait trouvé à la mort d'Alain Grandbois des centaines de poèmes inédits, plus de sept cents selon Ghislaine Legendre qui a assuré cette édition de quelques uns des poèmes en question. Une édition sobre, sans note ni commentaire mais dont les textes nous rappellent les meilleurs poèmes des Îles de la nuit. Certains textes très lyriques ont la fulgurance des plus poignants poèmes d'Eluard dans le Temps déborde. On attend avec impatience une édition complète des poèmes de Grandbois. Le "Carreau" ci-dessous donnera une idée de l'extraordinaire densite de cette poésie fluide et inspirée qui rend justice à l'homme dont la conscience appréhende un cosmos indifférent à sa frèle existence.

C'était toujours l'étoile du quinzième carreau
À la même heure fidèle au rendez-vous
Dans ces nuits d'automne où j'étais bouleversé
Mon cœur battait d'une façon désordonnée
Je n'attendais ni joie ni bonheur ni détresse

J'étais seul parmi les battements de ma poitrine
Ma compagne fidèle respirait dans la chambre d'à côté
J'étais plongé dans la plus grande angoisse
Je ne savais plus rien je suivais l'étoile
par le carreau la nuit était profonde
et brillante et noire
Les mots du Livre ceux du Berger ceux qui
m'avaient enchanté par leur plénitude
Les grandes musiques évanouies et cependant résonnant
dans ma mémoire comme si j'assistais
à cette minute même au concert
Comme si les basses profondes ou l'éclair aigu
du violon m'étaient présents à la seconde même

Ces musiques les visages de l'amour de l'amitié
L'amour elle dormait dans la chambre près
de la mienne
Demain je la verrais
Je ne voyais plus personne dans la nuit
Ni les visages d'amitié ni la bouche de l'amour
Les sons magiques de Bach de Mozart qu'il faut
écouter seul je les entendais
ils ne m'atteignaient plus
Les grandes beautés du soleil les sortilèges
de la neige
Les femmes étreintes aux beaux bras au sourire
éternel
L'appel des matins clairs
La mer l'émeute violente l'instant délicieux
du risque sauveur ou mortel
(Le défi à la vie
Blasphème à la bouche prière au cœur)
Tout et ces grandes ombres crépusculaires si adorées

Son souffle battait doucement là-haut
Je voyais cette étoile vaciller lentement
Elle traînait la nuit lentement derrière elle
Derrière ce carreau maléfique
Elle allait m'abandonner et ce doux souffle là-haut
et rien et moi et mon désespoir dérisoire
et mon cri perdu
Ce n'était ni la nuit ni le jour
Ce goût merveilleux du danger gratuit
Là où se divisent la mort et la vie
Son souffle et ses bras et sa douceur lisse de loutre
Ses yeux noyés pour cette extase que je me refusais
L'étoile au quinzième carreau penchait vers le bord
extrême de la fenêtre
Qu'allais-je faire je ne pouvais plus pleurer
Et cette aube fatale
Tout cela pourquoi
Pourquoi tendre des mains qui ne demandent rien
Qui n'exigent que l'ombre de la nuit et l'étoile venue
de vingt milliards d'années
Briller à mon carreau
Cette étoile morte et mon désespoir inutile
Et pourtant la neige dans le soleil du matin
Ce lieu près des grottes

Alain Grandbois, Poèmes inédits, Les presses de l'université de Montréal, 1986.

lundi 28 septembre 2009

Un regard d'ambre

Lire ou bloguer, tel est le dilemme du moment, j'ai choisi, je lis... Mais je vais faire une exception. Parmi les découvertes récentes, le dernier recueil d'Heather Dohollau, Un regard d'ambre. Un peu comme Hermann Hesse qui sut écrire, à l'automne de sa vie de merveilleux textes pleins d'espoir et de sagesse, Heather Dohollau nous offre ici un de ses recueils les plus réussis. rien à jeter dans ces regards sur l'art et le monde qui s'avèrent tous révélateurs d'une intériorité fervente et d'une authentique sensibilté à la beauté sous toutes ses formes.
De très beaux textes aussi qui délivrent une appréhension du temps lucide et sereine. En cette période de rentrée où l'on publie tout et n'importe quoi, un détour s'impose par l'oeuvre de Mme Dohollau.


"Tu files encore la soie d'été" (Rilke)

La tonnelle xxxx la montagne
la rivière qui coule
tes mains xxxxdes rives
où tout ce qui est
s'en va clairement
né de la nuit
de l'été grand à ton ombre
je peux le jour

Heather Dohollau, Un Regard d'ambre, Folle Avoine, 2009.