Pendant longtemps j’ai été professeur tuteur, autrement dit j’accompagnais de jeunes collègues dans leur première année d’enseignement. C’est une année difficile pour ces enseignants qui débutent car ils sont en pleine responsabilité de leurs classes mais, en plus : ils doivent poursuivre un cursus de formation dans les INSPEE (public) ou ISFEC (privés), qu’ils ont déjà fréquentés pendant deux ans et on leur adjoint un collègue confirmé qui leur rend périodiquement visite dans leur classe et à qui ils doivent aussi rendre visite.
L’année est souvent d’autant plus difficile qu’ils sont astreints à des injonctions contradictoires et c’est sur point que j’aimerais m’arrêter. Le discours qui prédomine dans les INSPEE/IFSEC enjoint les futurs professeurs à assister les élèves dans une « construction » de leurs propres savoirs. L’idée, de tendance rousseauiste, consiste à considérer qu’on ne devrait plus faire de cours et que l’élève, si possible dans des groupes où ilots, va s’approprier (je ne parlerai que de ma discipline) la grammaire, le vocabulaire, le sens des textes par lui-même, avec un minimum d’intervention du professeur qui se transforme en gentil organisateur. La grammaire est généralement jugée inutile (elle est élitiste et d’autre part, l’enfant n’acquiert-il pas le langage, sans leçons de grammaire ?) et l’intuition peut lui servir de guide.
Entre cette école préconisée par les organismes de formation que je connais et la réalité, il y a un fossé et j’aimerais déculpabiliser les jeunes collègues qui ont tout simplement envie d’enseigner, de transmettre des savoirs. Depuis longtemps, avant même qu’il ne soit publié en France, j’ai recommande l’ouvrage salutaire de Daisy Christotdoulou, 7 contre-vérités sur l’éducation, où la chercheuse en sciences de l’éducation, se fondant sur les résultats des sciences cognitives démonte sept présupposés qui s’appliquent dans bien des instituts de formation et conduisent professeurs et élèves à l’échec. Je vais me contenter d’énumérer ces sept présupposés :
1. Comprendre, c’est plus important que connaître ;
2. Un enseignant trop directif rend les élèves passifs ;
3. Le XXIe siècle rend obsolète les vieilles méthodes d’enseignement ;
4. Ils pourront toujours faire une recherche sur internet ;
5. Il faut enseigner comment apprendre à apprendre ;
6. C’est par les projets et les activités que les élèves apprennent le mieux
7. Transmettre, c’est endoctriner les élèves.
Il ne faut pas croire que Daisy Christodoulou soit une affreuse réactionnaire, ses recherches plus récentes l’ont amenée à se pencher sur l’utilisation d’internet en classe et, plus récemment, sur l’IA. Elle constate simplement ce que nous pouvons tous vérifier sans faire de longs détours pédagogiques : il n’existe pas de « compétence » sans connaissance et elle plaide pour que l’école soit réellement un lieu de transmission des savoirs, pour tous !
Mon rôle a longtemps consisté, en tant que tuteur, à rassuré mes stagiaires : oui vous pouvez faire cours, vous devez même faire cours, enseigner la grammaire, confronter vos élèves à des textes exigeants, les aider à la comprendre en situant leurs propos dans un contexte.
On aurait pu s’attendre à ce que les enquêtes PISA qui pointent le déclin des performances aussi bien en mathématiques qu’en langue interrogent nos gentils pédagogues des INSPE/IFSEC et autres organismes de formation mais point du tout. Les nouveaux programmes qui pointent le nez pour les années à venir nous assomment encore à coups de compétences et s’avèrent incapables d’énoncer clairement quels sont les points de grammaire qu’un élève de troisième devrait maîtriser.
Or le problème numéro 1 est là, il réside dans ce refus d’inculquer des connaissances. Et ce refus est d’autant plus dramatique qu’il se fait au détriment des élèves des classes populaires. Les classes aisées qui ont compris comment fonctionnait Parcoursup et la sélection dans l’enseignement supérieur font ce qu’il faut pour que leurs enfants comblent leurs lacunes grammaticales et stylistiques à coups de cours particuliers. Mais les autres… ?
J’en reviens à mes jeunes professeurs : au lieu de leur infliger des journées de formations consacrées à « l’accueil des émotions des élèves », « la lecture théâtralisée », il vaudrait mieux pallier l’urgence. Apprendre à composer une progression d’année et une séquence d’enseignement, apprendre à poser son autorité, apprendre à construire un cours de manière à maintenir l’attention des élèves… Le professeur n’est pas un gentil organisateur, il participe à la construction morale, psychologique et surtout intellectuelle des élèves dont il a la charge. Il a de l’autorité, s’il est une autorité dans la discipline qu’il enseigne. Il faut qu’il en soit persuadé et ne pas réduire son rôle à celui de régulateur d’une parole sacrée qui serait celle de l’élève.
Au cœur de notre métier, il y a la transmission d’une culture, d’un patrimoine dont nous sommes les légataires temporaires. Ne pas transmettre cette culture cette rompre la possibilité d’une communication entre les générations, c’est donner à nos jeunes l’illusion que maitrisant les objets technologiques que leur donne la société de consommation, ils sont les détenteurs d’un monde nouveau. Mais l’humanité réside bien plus chez Montaigne que dans les invectives et sarcasmes qui s’échangent sur les réseaux sociaux. Nous nous devons amener nos jeunes à comprendre la dette que nous avons envers Socrate, Thalès, Montesquieu, Mary Wollstonecraft, et tous les autres. Et le seul qui puisse accomplir ce petit miracle de la transmission c’est le professeur.
Alors, de grâce, laissons les jeunes professeurs faire leur métier, construire des cours, des progressions, évaluer leurs élèves et mettre des notes. Jean Claude Michéa s’est demandé si l’enseignement l’ignorance n’était pas au fond, échec du système scolaire, mais un résultat logique et utile, visant à produire un individu peu cultivé mais « compétent », capable d’exécuter, de consommer, de s’adapter mais incapable de penser contre le système. L’école formerait ainsi des travailleurs dociles et des consommateurs efficaces, pas des citoyens critiques. Ce qui ce passe aux Etats Unis me conduit à me demander s’il n’avait pas raison.

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